Ruben Lundgren, commissaire d’exposition et photographe : “J’adore les expositions qui ne sont pas trop prétentieuses et qui peuvent être comprises aussi bien par le spectateur ordinaire que l’élite photographique”

 

Ruben Lundgren (né en 1983 à Hilversum, Pays-Bas) est un photographe, éditeur, commissaire d’exposition et collectionneur basé à Pékin.

Diplômé d’un master de photographie de l’académie centrale des beaux-arts (CAFA) à Pékin, Lundgren travaille par ailleurs en collaboration avec Thijs groot Wassink sous le nom de WassinkLundgren. Leur travaux ont été exposés dans des musées du monde entier, et ils ont reçu de nombreux prix, notamment le China Academy Award en 2010 et le Prix du Livre aux Rencontres d’Arles en 2007 pour leur publication Empty Bottles. Ils ont publié plus d’une dizaine de livres, parmi lesquels : WassinkLundgren Is Still Searching (2006), Tokyo Tokyo (2010), Luxiaoben (2010) et Hits (2013). Une rétrospective de leur travail a été présentée au musée de photographie FOAM d’Amsterdam en 2013.

En 2015, en collaboration avec Martin Parr, ils ont publié The Chinese Photobook, from the 1900s to the present. Aujourd’hui, Ruben Lundgren est reporter photo pour le journal néerlandais De Volkskrant et source des images pour Archive of Modern Conflict.

En 2018, il était commissaire de l’exposition Anything That Walks – Vernacular Food Photography From China à Jimei x Arles International Photo Festival, avec Timothy Prus, le directeur artistique de The Archive of Modern Conflict : un assemblage éclectique d'images d'amateurs et de publications des années 1960 à 1990 liées à la cuisine et la production alimentaire en Chine.

Doors en a profité pour lui poser quelques questions.

Ruben Lundgren

Ruben Lundgren

Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ? Quand et pourquoi êtes-vous venu en Chine pour la première fois ?

Je viens régulièrement en Chine depuis 2005. Lorsque j’ai obtenu mon diplôme de l’Utrecht School of the Arts aux Pays-Bas, je suis allé à Shanghai. C’était ma première rencontre avec la Chine et j’ai voulu mieux connaître ce pays. En 2007, j’ai commencé un master de photographie au Central Academy of Fine Arts (CAFA) à Pékin, où je vis et travaille depuis.

Quels projets vous ont occupé ces dernières années en Chine ?

Je n’ai jamais arrêté mon travail de photographe, sur mes propres projets et pour la presse néerlandaise. Mais ces dernières années, j’ai aussi commencé à collectionner de la photographie et à organiser des expositions à partir de mes trouvailles. En 2015, j’ai réalisé le livre et l’exposition The Chinese Photobook, from the 1900s to the present, en collaboration avec le célèbre photographe et collectionneur anglais Martin Parr. J’ai également commencé à travailler avec Archive of Modern Conflict, ce qui m’a permis de plonger dans la riche histoire de la photographie vernaculaire chinoise ces dernières années.

L’interview de Ruben Lundgren par Aperture lors de la sortie de The Chinese Photobook

Tokyo Tokyo  (2010)

Tokyo Tokyo (2010)

Comment avez-vous eu l’idée de l’exposition Anything That Walks – Vernacular Food Photography from China, montrée au festival Jimei x Arles en 2018 ? Qu’avez-vous et Timothy Prus, co-commissaire de l’exposition et directeur artistique de The Archive of Modern Conflict, voulu transmettre à travers ce projet ?

Je suis en contact avec Archive of Modern Conflict depuis longtemps. Ils ont publié et collectionné plusieurs de mes projets, comme Tokyo Tokyo (2010) par exemple. Il y a quelques années, j’ai commencé à collectionner de la photographie vernaculaire chinoise pour eux. Pas seulement des images liées à la nourriture, mais vraiment tout ce que je pouvais trouver d’intéressant. Vous seriez étonné de ce que l’on peut trouver dans les marchés aux puces partout dans le pays, il y a des choses magnifiques ! La raison première de cette exposition, c’était notre envie de partager certaines de nos meilleures trouvailles. Mais comme tout montrer était impossible, nous avons décidé de nous limiter aux photos liées à la nourriture, puisqu’un grand nombre de ces images n’avaient jamais été vues en dehors du petit cercle pour lequel elles avaient été créées à l’origine.

La raison première de cette exposition, c’était notre envie de partager certaines de nos meilleures trouvailles.
— Ruben Lundgren

Où avez-vous trouvé ces photos ?

Aux puces pour la plupart. Le plus grand marché aux puces de Pékin, et le plus célèbre, c’est celui de Panjiayuan. Si on y fouille assez longtemps, on peut trouver des trucs vraiment géniaux. Les sites de vente d’occasion en ligne sont aussi une bonne source.

Quelle photo trouvez-vous la plus étonnante ou intéressante ?

Ma photo préférée provient d’une série d’images pour des produits surgelés, “Frozen Game” : elle s’intitule Wild Goose, Roast wild Goose. J’ai beaucoup ri en la voyant la première fois. Sûrement à cause de l’organisation des éléments sur l’image, assez sèche : on voit côte à côte une oie vivante et une oie rôtie. C’est tellement chinois comme état d’esprit : regarder un oiseau comme quelque chose qui pourrait être bon dans son assiette. Trop drôle.

Wild Goose, Roast wild Goose,  ensemble de cartes dans une enveloppe, années 1980. Autorisation: The Archive of Modern Conflict

Wild Goose, Roast wild Goose, ensemble de cartes dans une enveloppe, années 1980. Autorisation: The Archive of Modern Conflict

Les photos les plus anciennes dans votre exposition datent des années 1960. C’est intéressant de voir comment la “food photography” a évolué. Voyez-vous une continuité dans cette évolution ? Que pensez-vous de la tendance du #foodporn sur les réseaux sociaux ?

Il y a une continuité, absolument. Pour moi, il y a toujours eu une connexion entre la cuisine bien présentée et la photographie. Cette relation a évolué avec l’histoire du médium photographique. Il n’y a pas si longtemps, Stephen Shore prenait des photos de ses repas avalés dans des diners à travers les Etats-Unis et devenait l’un des fondateurs artistiques de cette tradition. Il est devenu tellement commun aujourd’hui de photographier son assiette que l’on peut dire : quand le diner est servi, c’est l’appareil photo qui mange le premier. Cependant, contrairement à beaucoup des images de #foodporn que l’on voit sur les réseaux sociaux, la photographie vernaculaire est étonnamment créative.

Il est devenu tellement commun aujourd’hui de photographier son assiette que l’on peut dire : quand le diner est servi, c’est l’appareil photo qui mange le premier.
— Ruben Lundgren

Anything That Walks n’est pas une exposition classique – de son titre humoristique (en référence à un célèbre proverbe chinois que l’on pourrait traduire par “tout ce qui marche se mange”) à la scénographie imaginée pour l’espace du Jimei Citizen Square Main Exhibition Hall, avec des tables et des chaises de restaurant où les visiteurs peuvent s’asseoir pour manger des graines de tournesol en regardant l’exposition. Quel accueil vous a réservé le public du festival ?

J’ai vu beaucoup de sourires dans l’exposition. Peut-être à cause des couleurs, de la nostalgie, du désordre, et, bien sûr, des graines de tournesol, qui donnent l’impression d’être chez soi. Un des visiteurs m’a dit : “C’est comme si j’allais chez ma grand-mère.” Je l’ai pris comme un énorme compliment.

Un des visiteurs m’a dit : “C’est comme si j’allais chez ma grand-mère.” Je l’ai pris comme un énorme compliment.
— Ruben Lundgren

Comment avez-vous travaillé sur l’exposition avec Timothy Prus ? Pourquoi avoir associé de très grands et de tout petits tirages, des albums photos et des graines de tournesol ?

Notre objectif était d’abord que les gens se sentent chez eux et, en même temps, on voulait créer une explosion visuelle. Timothy et moi, on adore les expositions qui ne sont pas trop prétentieuses et qui peuvent être comprises aussi bien par le spectateur ordinaire que l’élite photographique. Associer ces éléments disparates permet d’éveiller la curiosité du public. Personnellement, j’adore rester assis dans une exposition et regarder autour de moi. Quand on a pensé aux graines de tournesol, on ne pouvait tout simplement pas ne plus y penser : on était obliges de le faire.

Vous habitez à Pékin depuis quelques années. Comment la Chine a-t-elle influencé votre travail ?

Il est difficile pour moi d’imaginer ce que mon travail aurait été sans l’influence de la Chine. La plupart de mes projets sont liés, par le sujet, à la Chine. En ce sens, vivre ici a eu pour moi un impact considérable.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Pouvez-vous nous donner un petit avant-goût d’un de vos nouveaux projets ?

Eh bien, je suis plutôt tenté de continuer dans le sens de cette exposition et du livre en édition limitée que nous avons créé à cette occasion, MeNu. Récemment, j’ai trouvé un superbe magazine de mode qui décrit les différents types de vêtements portés par les ouvriers au début des années 1970. C’est vraiment magnifique. Ca m’a donné l’idée de faire une exposition sur la mode en Chine des années 1950 aux années 1990. Tout le monde sait à quel point ça peut être drôle et embarrassant de regarder comment on s’habillait il y a 10 ans. La mode des années 1980 en Chine était tellement marrante, j’ai déjà plein d’idées ! Si quelqu’un a de bonnes photos pour ce projet, n’hésitez pas à me les envoyer !

  •  Découvrez le travail de Ruben en profondeur sur le site de WassinkLundgren

  • Tenez-vous au courant de ses projets en suivant Ruben 鲁小本 sur Wechat et Instagram

  • Procurez-vous le MeNu, le livre en édition limitée créé à l’occasion de l’exposition Anything that Walks