Nicole Ching et Leigh Tanner, fondatrices de Museum 2050 : « Les musées chinois sont en train de créer de nouveaux modèles »

Doors a rencontré Nicole Ching et Leigh Tanner, les jeunes fondatrices de Museum 2050, une nouvelle plateforme basée à Shanghai dédiée à la réflexion sur l’avenir des institutions culturelles en Chine et dans le monde d’un point de vue local.

En juin 2018, Museum 2050 a organisé son premier symposium pendant deux jours, au Long Museum (Shanghai). De jeunes chercheurs et professionnels venant de toute la Chine se sont réunis pour aborder le thème : Focus sur les nouveaux modèles d’institutions : le paysage culturel de la Chine dans la première moitié du 21e siècle.

Douze jeunes chercheurs sont intervenus sur des problématiques aussi variées que la manière dont les institutions chinoises de régulation favorisent le développement des fondations d’art privées, le rôle de la technologie dans ces nouveaux musées, ou la vision de ces nouveaux modèles de musées comme fruit de l’innovation régionale.

De jeunes professionnels employés par les institutions ayant participé à Museum 2050 sont venus de tout le pays pour assister à des ateliers animés par Michael XuFu Huang, co-fondateur de M Woods Museum à Pékin, S. Alice Mong, directrice exécutive de Asia Society Hong Kong Center, Shi Hantao, Chief Coordinator of 2018 Shanghai Biennale, Power Station of Art (Shanghai), et Erlend Høyersten, directeur du ARoS Museum, Aarhus (Danemark).

Une publication est à paraître cet automne, réunissant les contributions et restituant les échanges ayant eu lieu lors de ce symposium inaugural.

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Comment est née l’idée de Museum 2050, plateforme de réflexion sur le futur des institutions culturelles en Chine ?

Nous nous sommes rencontrées à travers un artiste lorsque Leigh travaillait au Himalayas Museum sur le Shanghai Project. Nous avons réalisé que nous partagions les mêmes idées et questionnements sur l’état des institutions culturelles en Chine. Nicole travaille depuis quelque temps au Long Museum et Leigh a collaboré avec le Himalayas Museum pour le Shanghai project. Toutes deux nous avons vécu et nous comprenons les défis auxquels font face ce type d’institution. Certains musées privés comme le MOCA à Shanghai ou UCCA à Pékin existent depuis plus longtemps, mais la plupart des nouvelles institutions liées à l’art en Chine, dont certaines n’ont pas encore de collection, affrontent les mêmes problèmes. Nous avons pensé qu’il était important de créer une occasion de parler de ce qui se passe aujourd’hui en Chine au niveau des musées. Nous ne voulions pas seulement aborder les choses d’un point de vue négatif (on évoque souvent le retard des musées chinois par rapport au reste du monde, les standards de conservation, le manque de programmation et de direction artistique), mais simplement décrire ce qui se développe en ce moment-même en Chine, et quelles sont les innovations propres à ce développement, car il n’existe pas d’idée pré-conçue de ce que devrait être un musée ou de la façon dont le public devrait aborder l’art… Les musées chinois créent de nouvelles formes et de nouveaux modèles. 

Quel était l’objectif de votre premier symposium, qui cherchait à « examiner de façon critique les différentes pratiques muséales dans les sphères officielles et privées en Chine » et « révéler l’originalité de l’expérience pour le public qui émerge en Chine » ?

Pour notre tout premier symposium, nous avons lancé un appel à contributions sur le sujet suivant : Focus sur les nouveaux modèles d’institutions : le paysage culturel de la Chine dans la première moitié du 21e siècle. Nous voulions recevoir des projets du monde entier, et en particulier permettre à de jeunes universitaires de présenter leurs recherches de façon différente. Et probablement parce que ce phénomène est nouveau, la plupart des gens qui écrivent sur ce sujet sont de jeunes universitaires et doctorants. Suite à notre appel, nous avons reçu 36 propositions et notre comité consultatif en a sélectionné 12. Notre comité est composé de quatre personnes : Michael Huang, le fondateur de M Woods (Pékin), Alice Mong, directrice exécutive de Asia Society Hong Kong Center, Wenny Teo, professeur au Courtauld Institute of Art à Londres, et Ying Zhou, professeur assistant à HKU Faculty of Architecture à Hong Kong. Nous avons invité les douze auteurs des propositions sélectionnées à participer au symposium au Long Museum. Nous avons également demandé à deux personnalités de livrer des présentations :Erlend Høyersten, directeur du ARoS Aarhus Kunstmuseum au Danemark (qui est intervenu sur le thème Le musée comme centre de remise en forme mentale), et Phil Tinari, directeur du musée UCCA à Pékin (dont l’intervention avait pour thème Musées 2.0: Le cas d’UCCA).

Consulter le programme du symposium de Museum 50

Vous avez également organisé des workshops au Long Museum, à destination de  jeunes professionnels chinois de l’art. Comment cela s’est-il passé ?

Le second élément essentiel de ce week-end inaugural, auquel nous tenions énormément, c’était les workshops. Si nous voulons renforcer le paysage institutionnel en Chine, ce dont nous avons vraiment besoin c’est d’opportunités de développement de carrière pour le personnel qui travail dans ces musées. Ces professionnels employés par les musées chinois sont souvent assez jeunes, n’ont pas forcément beaucoup d’expérience professionnelle, et parce que le personnel dans les musées est souvent réduit, en général ils n’ont pas de mentors ou de référents pouvant les aider à se former sur les questions d’administration, de conservation et de production. De façon très simple, nous avons souhaité créer un espace d’échange et de discussion où ces jeunes professionnels puissent partager leurs expériences, identifier des problèmes et réfléchir à des solutions. Donc le deuxième jour du symposium au Long Museum a été consacré à ces ateliers. Nous avions quatre animateurs, deux membres de notre comité, Michael Huang et Alice Mong, ainsi que Shi Hantao, le coordinateur général de la Biennale de Shanghai 2018, et Erlend Høyersten, directeur du ARoS Aarhus Kunstmuseum au Danemark. Il y a eu deux sessions, le matin et l’après-midi, durant lesquelles les participants ont été divisés en petits groupes et ont eu l’occasion d’échanger avec des professionnels reconnus du monde de l’art, qui sont revenus sur leur parcours de carrière, les chemins qu’ils ont empruntés, et ont répondu à différentes questions. Pour participer à ces ateliers, il fallait être employé par une institution partenaire. Nous avons contacté toutes les institutions qui nous semblaient pertinentes et les avons invitées à participer au symposium. La seule chose que nous leur avons demandée, c’est de pouvoir communiquer sur leur participation (sur notre site et dans notre dossier de presse) et bien sûr, beaucoup plus important, d’envoyer des membres de leur personnel à Shanghai pour participer aux workshops. Nous avons vu leur participation comme une façon pour eux de montrer leur engagement et leur volonté de renforcer le système des musées en Chine. Offrir à leur personnel l’opportunité de rencontrer leurs homologues dans d’autres musées en Chine, de développer un réseau et apprendre quelque chose de nouveau qui viendrait enrichir leur propre musée.

Combien de personnes ont participé aux workshops et quelles institutions se sont portées volontaires ?

Une trentaine d’employés de musées a assisté aux workshops, plus quelques intervenants du symposium. Au total, pour cette première édition, nous avons eu douze institutions partenaires situées sur tout le territoire. La plupart des employés venaient de musées de Pékin, Chengdu et Shanghai, mais nous avons également eu un musée de Hong Kong. Une chose importante pour nous était de pouvoir avoir une vision de la grande Chine. Même en Chine continentale, les choses tendent à être un peu isolées : les musées à Pékin ne savent pas vraiment ce qui se passe à Shanghai, et Hong Kong n’a aucune idée de ce qui se passe en Chine. En discutant avec ces musées, nous avons réalisé qu’ils étaient en fait vraiment très intéressés par la possibilité de savoir ce qui se passait ailleurs. En dehors de ParaSite à Hong Kong, de nombreuses autres institutions ont souhaité s’impliquer : UCCA, Long Museum - qui nous a prêté son lieu et a été d’un immense soutien, A4 à Chengdu, Zhi Art Museum, Yuz Museum, Rockbund, TANK Shanghai, Himalayas Museum, M Woods, Inside Out Museum à Pékin et Guangda Art Museum.

Beaucoup de ces musées partagent les mêmes points forts (soutien financier de leurs fondateurs, architecture et équipements remarquables, collections prestigieuses) et les mêmes points faibles (instabilité des équipes, faible identité artistique). On peut les voir comme concurrent les uns des autres. Pourquoi alors se réunir et joindre leurs forces ?

C’est une question qui a été soulevée par l’un des participants du workshop. Le fait que l’on se soit concentré sur de jeunes professionnels des musées - et pas sur des directeurs d’institutions - a entrainé une dynamique très positive. Cependant, au niveau des directeurs, il y a également la volonté de créer une communauté plus unie. Par exemple, Phil Tinari, le directeur d’UCCA, que nous avons approché à l’automne, nous a beaucoup soutenues dans notre projet. Une plateforme comme Museum 2050, c’est une idée toute bête, mais cela peut être très efficace. Le personnel des musées en Chine est très volatil, et chacun est désireux de construire une communauté et un savoir-faire institutionnel. C’est moins une question de compétition ou de concurrence qu’une question de défis communs, et chacun a intérêt à y trouver des solutions.

Quelles conclusions tirez-vous personnellement de ce qui s’est dit durant ce premier symposium ?

Leigh : Nous avons entendu 14 présentations, donc une grande variété de points de vue s’est exprimée et a donné matière à débat. Je dirais que ce qui m’a le plus frappée pendant ce week-end, c’est l’importance d’avoir ces conversations. Plus que le contenu ou les conclusions des discussions, c’était de réaliser que nous n’avons pas forcément ces conversations habituellement dans ce type de réunions. Nous étions surprises de l’accueil réservé aux présentations, surtout en ligne puisque le Long Museum avait organisé un live-streaming (LINK to livestream) qui a attiré plus de 7.000 spectateurs en direct. Si on met ce chiffre en lien avec le paysage des musées en Chine, il est peu probable qu’il s’agisse uniquement de professionnels de l’art. Non seulement ces questions intéressent le milieu de l’art, mais nous avons également attiré l’attention de gens extérieurs à ce milieu. Le développement des institutions en Chine et la façon dont celles-ci diffèrent de l’Occident, et comment peut-être on peut aussi apprendre en Occident de la façon dont les choses se créent en Chine, est une des questions qui m’ont le plus intéressée. Bien sûr, on a évoqué le modèle institutionnel français, le modèle du Guggenheim, l’installation prochaine du Centre Pompidou à Shanghai… Cela a soulevé plusieurs questions : ces modèles sont-ils efficaces et pertinents pour la Chine ? Est-ce qu’ils servent les sphères publique et sociale ? Est-ce que les nouveaux musées chinois doivent s’adapter aux goûts du public des réseaux sociaux, et comment ? 


La Chine a ceci de particulier que le public des expositions et des musées y est très jeune, comparé au reste du monde où le public tend à être plutôt âgé et où les musées s’activent pour attirer les jeunes. Le problème de la Chine quant au public des musées est différent : comment attirer un public plus âgé, faire venir des familles ?

Nicole : Je crois qu’une question très intéressante a été soulevée par la présentation de Phil Tinari, du point de vue d’un directeur « après ». Que devient le musée dans sa deuxième phase de développement ? C’est clairement ce qu’a vécu UCCA l’année passée (Note/Photo of UCCA with legend: UCCA a été fondé en 2008 par le collectionneur belge Guy Ullens, et vendu en 2018 à un consortium de financiers chinois. Phil Tinari en est le directeur depuis 2013.) Beaucoup des musées participants étaient concernés par cette question : que se passe-t-il après 10, 15 ans d’existence ?

Quel est le point de vue de ces musées chinois privés sur les modèles institutionnels internationaux, et plus précisément sur l’ouverture en 2019 d’un Centre Pompidou à Shanghai ?

Difficile de parler en leur nom, et parmi les personnes présentes au symposium, plusieurs étaient des chercheurs et des universitaires, qui ont collaboré avec des musées chinois mais n’y ont pas travaillé. Pendant les ateliers, Alice Mong a parlé de la Asia Society et d’une exposition du Guggenheim organisée dans leur centre à Hong Kong. Elle évoquait la valeur implicite d’un tel projet : en organisant cette exposition, non seulement des employés extrêmement qualifiés du Guggenheim sont venus à Hong Kong, mais mais le personnel de Asia Society a été été accueilli à New York. Pour une jeune institution comme la leur, avoir l’opportunité d’observer à tous les niveaux comment fonctionne l’un des plus grands musées de New York a constitué une expérience incomparable. J’ai trouvé cette remarque intéressante car, bien sûr, il y a eu beaucoup de discussions sur le modèle Guggenheim, le Louvre Abu Dhabi… Personne ne savait ce que sera le Centre Pompidou à Shanghai, comment son offre va être calibrée, et comment le projet va être géré depuis la France, mais il y a eu plusieurs interrogations sur la manière dont ces institutions pourraient revêtir une spécificité plus locale et être en phase avec les communautés des territoires où elles s’installent. Ce modèle est-il efficace pour inclure les communautés locales ?

Comment voyez-vous le futur de Museum 2050 ? Y aura-t-il un événement chaque année ? Sa forme va-t-elle se renouveler ?

Dès le départ, nous avons conçu Museum 2050 comme un événement annuel. Pour cette première édition, nous avons déjà reçu pas mal de propositions de jeunes chercheurs, il ne peut qu’y en avoir plus dans le futur ! Nous souhaitons vraiment pouvoir continuer à offrir une plate-forme de réflexion et de débat sur les institutions en Chine, et permettre à de jeunes professionnels de la culture de construire une communauté où partager des idées, discuter des problèmes qu’ils rencontrent et des innovations qu’ils créent, et à de jeunes universitaires de partager leurs recherches. Ce qui nous excite aussi, c’est de ne pas lier Museum 2050 spécifiquement à Shanghai ; nous avons vu pendant le symposium et les workshops qu’il se passe des choses passionnantes à Canton, Hangzhou et Chengdu en ce moment. Notre objectif est donc de pouvoir installer l’événement dans des villes et des contextes différents. Pour l’appel à contributions et le symposium, nous allons également changer de thème chaque année, et donc également de ville, afin de travailler avec d’autres institutions, de renouveler le mélange des individus et ainsi créer de nouvelles discussions. Mais au fond, nous voyons Museum 2050 comme une tentative de long terme pour créer une communauté. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas seulement d’organiser des symposiums, mais de voir ce que cette communauté peut construire au fil du temps. Nous souhaitons éditer à l’automne prochain une publication à partir de cette première édition, réunissant toutes les présentations et des restitutions des workshops.

Institutions ayant participé à la 1e édition de Museum 2050 :

Luxelakes · A4 Art Museum 

Guangda Art Museum 

Inside Out Museum

Long Museum

M Woods

Para Site

Rockbund Art Museum

Shanghai Himalayas Museum

TANK Shanghai

Ullens Center for Contemporary Art

Yuz Museum

Zhi Art Museum 

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