Lei Lei, artiste et lauréat du Jimei x Arles Discovery Award 2018: “C’est au spectateur d’obtenir des droits, pas à l’artiste”

Lei Lei

Lei Lei

Né en 1985 à Nanchang (province du Jiangxi), Lei Lei est un artiste qui vit entre Pékin et Los Angeles. Ce touche-à-tout s’exprime aussi bien à travers l’animation que la vidéo, l’illustration, la peinture, le graffiti, l’installation, la musique et le VJing.

Diplômé de la prestigieuse université Tsinghua à Pékin (2009), Lei Lei a remporté de nombreux prix dans des festivals partout dans le monde pour ses courts-métrages d’animation expérimentaux. En 2010, son court-métrage This is LOVE a obtenu le prix Best Narrative Short Award au Festival International d’Animation d’Ottawa. En 2013, son film Recycled, en collaboration avec Thomas Sauvin, a été sélectionné par le festival d’animation d’Annecy et a reçu le Grand Prix du court-métrage non narratif au Holland International Animation Film Festival. Le travail de Lei Lei a été présenté dans de nombreuses expositions en Asie de l’Est, en Europe, en Amérique du Nord et en Australie. Il a également participé à plusieurs résidences artistiques, notamment Yaddo, la bourse du Asian Cultural Council Cai, et La Bande Video à Québec (Canada). Depuis 2017, il enseigne au département d’Animation Expérimentale de l’Université CalArts en Californie.

Bien qu’il ne soit pas photographe, Lei Lei a reçu le prix Jimei x Arles Discovery Award en 2018 avec Weekend, un collage vidéo d’images issues d’albums photos et de vieux magazines, montré dans une exposition proposée par le commissaire Dong Bingfeng. Son travail sera montré à Arles à l’été 2019 pour la 50ème édition des Rencontres d’Arles.

Lei Lei,  Potted Landscape Art Exhibition , Bonsai Art Exhibition Office, 1979 © Autorisation de l’artiste

Lei Lei, Potted Landscape Art Exhibition, Bonsai Art Exhibition Office, 1979 © Autorisation de l’artiste

Vous avez gagné le prix Jimei x Arles Discovery Award avec votre œuvre Weekend, un collage vidéo composé à partir d’images provenant de vieux magazines et d’albums photos. Comment est né cette œuvre ? Où avez-vous trouvé ces images et comment les avez vous réutilisées dans le montage vidéo ?

Il m’a fallu plusieurs années pour rassembler la matière utilisée dans Weekend. Ce n’est pas quelque chose qui s’est fait du jour au lendemain. Ça fait longtemps que j’ai l’habitude de collectionner de vieux livres et magazines. Mon père était graphiste, donc il y avait souvent des livres et revues d’art qui trainaient à la maison. Je partais à la recherche d’images aux puces ou dans des librairies poussiéreuses. C’est en 2013, en travaillant sur Recycled avec l’artiste et collectionneur Thomas Sauvin, et en explorant sa collection d’archives photographiques, Beijing Silvermine, que j’ai découvert le charme des vieux albums photos des années 80. J’ai réalisé que je devrais davantage m’intéresser à mes propres albums de famille. Weekend n’est donc pas né d’un plan bien détaillé et bien précis dès le départ, mais plutôt d’une accumulation d’images qui s’est faite au fil des années, dans laquelle j’ai fouillé méticuleusement, pioché et recomposé. C’est devenu naturellement une série avec sa logique propre.

Lei Lei, This is LOVE (2010), 2’38

Animation: Lei Lei, Musique: Li Xingyu, MC: J-fever

Vous vous êtes d’abord fait connaître comme artiste d’animation et comme illustrateur. Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la photographie ? 

Mon style était très classiquement artistique dans mes premiers travaux. J’adorais les histoires romantiques. Quand mes premiers courts-métrages sont sortis, j’ai eu du succès et on m’a mis dans une catégorie. J’ai vite réalisé que j’avais besoin d’y échapper. J’avais l’impression qu’il était dangereux, en tant que jeune artiste, qu’on définisse mon style et qu’on me mette dans une boîte. J’avais encore tellement de choses à découvrir, je n’allais pas y arriver si je m’installais dans une zone de confort. Avec Recycled, j’ai commencé à utiliser beaucoup de matière pré-existante, de seconde main. Mon rôle est devenu celui d’un compilateur, tissant des liens subtils entre moi-même et chaque image, à la recherche de son mystère propre. J’ai eu l’opportunité de montrer Recycled lors de plusieurs festivals du film, notamment le Festival International du Film d’Animation d’Annecy. Je prends beaucoup de plaisir à utiliser différents médias, et à explorer de nouvelles perspectives de langage autour de l’image animée.

Recycled, 2013

Animation: Lei Lei + Thomas Sauvin, Son: Zafka

D’aucuns se sont étonnés que vous remportiez le prix découverte du festival de photographie Jimei x Arles, car vous ne vous êtes pas servi d’un appareil photo pour ce projet. Cependant, le jury du prix a pré-sélectionné votre travail à l’unanimité. L’un des membres du jury, le collectionneur et entrepreneur culturel David Chau, a expliqué : « Même si aucun équipement photo n’a été utilisé pour ce travail, Lei Lei s’appuie sur l’image et le collage, et nous montre de nouvelles possibilités, illimitées, pour la photographie ». Qu’en pensez-vous ?

Les mots du commissaire de mon exposition, Dong Bingfeng, le disent très bien : « le problème de la photographie, aujourd’hui, c’est qu’elle a laissé place aux images ». La relation entre les images, la manière dont elles sont produites et dont elles sont perçues, c’est la relation entre l’artiste et le public. De façon plus générale, se demander si c’est de la photographie ou non, si un appareil photo a été utilisé ou non, là n’est pas la question. Ce qui importe, c’est la question soulevée par l’artiste dans son œuvre. Le fait que Jimei x Arles sélectionne mon travail envoie un signal fort. En prenant cette décision, le festival a montré que l’image animée était un important médium d’expression artistique, et qu’il fallait davantage le prendre en compte à l’avenir. 

Bande annonce du film WEEKEND de Jean-Luc Godard (1967)

Pourquoi avoir appelé cette œuvre Weekend ?

Le week-end est un moment de repos, mais aussi un moment de vide. C’est là qu’on prend le temps de s’organiser et faire des projets. La manière dont on organise son week-end détermine ce que ce moment représente pour soi. Dans mon travail, des images fixes sont placées sur une ligne de temps, et leur signification change selon leur ordre. Les émotions, le récit en sont également modifiés, et c’est ça qui est le plus intéressant dans ce projet. 

J’ai aussi choisi ce titre parce que j’aime beaucoup le film Weekend (1967) du cinéaste de la Nouvelle Vague Jean-Luc Godard.

Dans votre travail, vous utilisez une grande variété de techniques (vidéo, installation, musique, performance VJ…), vous abolissez par là les frontières entre différentes formes artistiques et vous créez des connexions et des correspondances entre différents genres. Avez-vous toujours été aimé l’idée de travailler de façon transversale ?

Je crois que j’ai essayé de trouver le moyen d’expression qui me convenait le mieux, mais en réalité ça ne vient pas de l’utilisation de tel ou tel medium ou langage artistique. Peu importe que j’utilise la musique, l’installation, l’image animée ou la vidéo : au final, tout est lié. Dans son texte de présentation de mon exposition, Dong Bingfeng parle de mon utilisation de la « nostalgie ». J’aime penser que mon approche n’est pas guidée par une tendance de notre époque au vintage, une version bassement consumériste des choses, mais qu’elle procède d’une exploration de l’histoire, de la mémoire, des récits oraux transmis de génération en génération… tout ce qui a coloré mon vocabulaire artistique ces dernières années.

L’utilisation d’images d’archives renvoie nécessairement le spectateur au passé ou en tout cas à un espace-temps nostalgique. Quelle conception de l’histoire et du passé souhaitez-vous transmettre ?

Mon travail ne mène pas vers une destination spécifique et unique, et j’espère que le public ne se sent pas dirigé vers une ou l’autre direction. Ce serait très réducteur. Ce que je souhaite, c’est donner de l’espace, créer une sensation de vide entre les images. Je voudrais qu’entre la musique, les images et le dialogue, les gens soient portés à l’introspection, qu’ils aient la possibilité d’ajouter leurs propres émotions et leur propre histoire aux images. Autrement dit, je pense que c’est au spectateur d’obtenir des droits, pas à l’artiste.

Vous aviez déjà travaillé avec des images d’archives. Dans Hand-coloured (2013), un projet en collaboration avec Thomas Sauvin, vous aviez colorisé à la main de vieilles photos en noir et blanc trouvées aux puces, et ainsi créé un passé virtuel, ré-inventé une histoire. Pensez-vous que collectionner des archives, travailler avec des fragments d’histoire, un matériau très impersonnel, peut tout de même aboutir à un travail très personnel ?    

Dans Hand-coloured, je me suis rendu compte que mon expérience et ma connaissance de ma propre histoire étaient extrêmement fragmentaires. Cette prise de conscience aura probablement un impact sur mon travail pendant encore longtemps. Dans Recycled et dans Hand-coloured, l’artiste, tout en rassemblant de la matière, est à la quête de lui-même ; en créant des liens entre soi et l’image, il recherche sa propre identité. Ce processus de quête de sens et de moyens de l’exprimer rend mon travail particulièrement « personnel », à mon avis.

Qu’attendez-vous de votre exposition aux Rencontres d’Arles l’été prochain ? 

Je vais passer beaucoup de temps à y réfléchir d’ici à cet été.

Lei Lei à TED Shanghai 2012

Plus d’informations sur le travail de Lei Lei sur son site web, son compte Vimeo, Instagram, WeChat, et Weibo