RongRong, photographe et fondateur de Three Shadows Photography Art Centre : "En créant Three Shadows en 2007, nous avons voulu faire exploser le carcan dans lequel se trouvait alors la photographie chinoise"

Photographe mythique des années 1990, RongRong (né en 1968 dans le Fujian, Chine) a fondé en 2007 avec sa compagne la photographe japonaise inri, le premier lieu dédié à la photographie en Chine : Three Shadows Photography Art Centre, dans le quartier artistique de Caochangdi à Pékin. Peu de temps après l’ouverture du musée, Three Shadows a créé un prix pour soutenir les jeunes talents photographiques chinois : le Three Shadows Photography Award (TSPA), devenu en 10 ans une référence dans le monde photographique chinois.

Doors a interviewé RongRong à l’occasion des 10 ans du TSPA et de l’exposition organisée à Three Shadows pour cet anniversaire, réunissant les œuvres d’artistes lauréats ou finalistes du prix : BING Nv, CAI Dongdong, CHEN Xiaoyi, CHEN Zhe, CHENG Xinhao, CHU Chu, DAI Jianyong, DU Yanfang, Feng Li, HUANG Jing, HUANG Xiaoliang, JIANG Pengyi,9mouth, LI Jun, LIANG Xiu, Lin Zhipeng (aka 223), LIU Zhangbolong, LU Yanpeng, LUO Yang, LUO Dan, Mu Ge, QIU, REN Hang, SHEN Linghao, SUN Yanchu, Taca SUI, WANG Lin, WANG Lin, WANG Tuo, Yan WANG Preston, WEI Bi, XU Lijing, YANG Yuanyuan, ZHANG Jin, ZHANG Kechun, ZHANG Wenxin, ZHANG Xiao, ZHANG Zhizhou, ZHU Lanqing

RongRong&Inri, série  Three Shadows , 2007

RongRong&Inri, série Three Shadows, 2007

Vous avez écrit en préambule de l’exposition des 10 ans du prix de photographie Three Shadows que vous avez découvert très tôt votre vocation de photographe : qu’est-ce qui vous a attiré vers la photographie ?

Le pouvoir de la photographie est inépuisable. La photographie représente l’infini des possibles. L’appareil photo est un outil, et les images que nous créons à l’aide de cet outil nous permettent d’interpréter le monde, de trouver des réponses. Notre jeunesse a été une période de confusion, nous étions à la recherche de réponses, de vérités : dans mon cas, l’appareil photo a été une porte de sortie. Plusieurs fois, quand nous avons été confrontés à des problèmes réels, en extraire des images m’a permis de créer un espace imaginaire infini. C’est la voie que je suis pour aller chercher des images parfaites. Bien sûr, une image parfaite ne se trouve pas en un instant, elle émerge de l’accumulation du quotidien.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer un lieu comme Three Shadows Photography Art Centre ?

Ce n’est pas moi seul qui ai créé Three Shadows Photography Art Centre, c’est le rêve profond que nous avons nourri ensemble après notre rencontre avec inri, qui s’est réalisé dans la construction de Three Shadows. Tous deux, nous croyons en la photographie, nous voulons par le biais de Three Shadows présenter le monde idéal créé par la photographie. Il y a une vingtaine d’années, nous avons tous deux emprunté la voie de la photographie pour explorer le monde. Nous avons emprunté beaucoup de chemins tortueux, et quand nous avons connu des jours meilleurs, nous avons voulu faire exploser le carcan dans lequel se trouvait alors la photographie chinoise, transformer le paysage local de la photographie, notamment à travers le dialogue entre la Chine et le monde. Car le langage photographique va au-delà de la nation et du pays, et la photographie est un médium indépendant.

Quelle était votre ambition initiale en créant le prix annuel Three Shadows ?

Nous avons nous aussi été jeunes, dans notre jeunesse nous avons vécu des moments de doute, et nous savons ce dont peuvent avoir besoin de jeunes photographes. Dans le passé, nous aussi avons candidaté, vécu des échecs et des frustrations. A l’origine de ce prix, il y a une volonté de donner aux jeunes photographes une plateforme et un espace d’exposition, et l’espoir que de jeunes passionnés de photographie laissent libre cours à leur talent, fassent s’exprimer leur potentiel. En Chine, il y a en fait assez peu de soutiens dans le domaine de la photographie. La photographie est marginalisée par rapport à l’art contemporain chinois. Malgré plusieurs décennies de développement, il n’y a toujours pas de reconnaissance de cet art, et le grand public ignore encore ce moyen d’expression artistique. Nous souhaitons également à travers ce prix sensibiliser le grand public à la création photographique.

Avec ce prix, qui permet aux jeunes artistes chinois de gagner une reconnaissance dans le domaine de la photographie, comment vous sentez-vous relié à la jeune génération, sachant que vous vous êtes également battu en tant que jeune artiste ?

Tout d’abord, je m’estime très chanceux d’être en lien avec de jeunes artistes, d’être témoin de leur évolution, et d’avoir avec eux des échanges artistiques. Entre mes dix, vingt premières années à Pékin, où j’ai pu devenir ami avec les artistes du groupe des Etoiles, qui appartenaient à la génération d’avant, et où je me suis lié de façon très intime aux artistes du Village de l’Est, et la création de Three Shadows, j’ai toujours été proche des nouvelles générations d’artistes. J’ai pu observer l’évolution, en quelques années seulement, de l’art contemporain chinois : c’est quelque chose de bouleversant. Echanger avec la génération précédente peut nous apporter beaucoup, et de l’autre côté, il est tout aussi important de voir la vigueur de la jeune génération et de comprendre leur façon de penser.

Chaque année, vous recevez de très nombreuses candidatures et vous choisissez 20 artistes exposés à Three Shadows, dont l’un sera lauréat du prix. Quels sont vos critères de sélection des finalistes ?

Nous recevons cinq à six cent dossiers chaque année. Nous avons un petit groupe de commissaires d’exposition spécialisés qui procède à une pré-sélection des candidats. Inri et moi participons aussi à la pré-sélection des candidats, en nous basant sur notre longue expérience dans la photographie. Quand nous avons créé le prix, nous étions loin d’imaginer que les participants seraient aussi nombreux, en particulier les candidatures des artistes chinois vivant à l’étranger. Au début, nous ne savions pas non plus précisément quels étaient les critères de sélection du prix, ni dans quelle direction nous allions. Mais en prenant pour point de départ la vision originelle de Three Shadows, le prix photo s’est lui aussi progressivement forgé sa propre identité. Il est très difficile d’utiliser des critères pour définir ce qu’est l’art. Nous invitons aussi des spécialistes étrangers pour participer à la pré-sélection et à la nomination des finalistes, nous espérons refléter au mieux la diversité des approches photographiques. La qualité du prix et la qualité des candidatures sont intimement liés. Ces dernières années, le background international des candidats est apparu de façon de plus en plus évidente ; beaucoup de jeunes artistes ont reçu une formation à l’étranger. C’est l’une des évolutions du prix Three Shadows auxquelles nous ne nous attendions pas, et cela a permis de l’enrichir de nouvelles directions.

Le jury du prix est composé de cinq à six personnalités internationales du monde de la photographie, comment choisissez-vous chaque année les jurés ?

Le processus de sélection du lauréat du prix de photographie Three Shadows est assez spécial. Chaque année, nous invitons des conservateurs de musées du monde entier, comme les experts en photographie du MOMA ou du musée de photographie de Tokyo ; mais nous invitons également des artistes à faire partie du jury, comme Thomas Ruff de l’école de Dusseldorf, Hilla Becher, etc. Avant de voter, ce jury d’experts doit rencontrer les artistes et discuter avec eux, les artistes leur font une visite guidée de leurs expositions. La composition du jury change chaque année, et Three Shadows a droit à une voix. Tous les ans, Three Shadows scrute les institutions internationales liées à la photographie, se renseigne sur le parcours des jurés potentiels. Nous connaissons certains des jurés depuis des années, comme par exemple Simon Baker, ancien conservateur à la Tate Modern (Londres) qui vient d’être nommé directeur de la Maison Européenne de la Photographie (Paris), ou Clément Chéroux, ancien conservateur au Centre Pompidou aujourd’hui en poste au SF MOMA. Nous avons confiance dans le regard aiguisé de ces personnalités du monde de la photographie, leur contribution est considérable. Chaque année, notre tâche principale est ainsi de constituer un nouveau jury, afin de continuer à imaginer pour la photographie chinoise une plateforme ouverte et internationale, et de permettre à ces jurés, en participant à notre prix, d’étendre leur connaissance de la scène photographique chinoise.

Est-ce que le fait d’avoir un jury international, en dehors de l’ouverture qu’il représente et d’une assurance d’indépendance et d’équité pour le prix, permet de promouvoir des échanges internationaux, et comment ?

Bien sûr. L’année dernière, quand le conservateur de la Tate Modern est venu en Chine, nous lui avons présenté non seulement les artistes nominés pour le prix Three Shadows, mais aussi d’autres photographes chinois, modernes ou contemporains. Il a manifesté un très grand intérêt pour le photographe Luo Bonian. Une exposition de cet artiste a été par la suite montrée à la Tate. Ainsi, grâce au jury international du prix Three Shadows, nous permettons à des maîtres oubliés de la photographie chinoise d’être redécouverts sur la scène internationale.

Comment envisagez-vous l’avenir du prix Three Shadows ?

Pour nous, le défi le plus important est de continuer à faire exister ce prix. Depuis les débuts de Three Shadows et du prix, nous sommes confrontés à la question de leur avenir. En tant que fondateurs de ce lieu, nous devons continuer à le faire vivre, cependant nous vieillissons, nous ne pourrons pas éternellement en assumer la gestion. Mais Three Shadows va grandir, devenir plus autonome. En dix ans, de nombreuses personnes nous ont manifesté de l’intérêt et nous ont soutenus, et cela nous a permis de continuer jusqu’à aujourd’hui. Nous gardons une attitude positive et optimiste par rapport à l’avenir.