Liu Wei, artiste : "Une  œuvre doit être provocante"

Liu Wei (né en 1972 à Pékin) est sans conteste l’un des artistes les plus talentueux de sa génération. L’artiste, diplômé du département de peinture à l’huile de l’Académie des Beaux-arts de Chine (Hangzhou) en 1996, vit à Pékin.

Son travail est protéiforme – vidéo, installation, dessin, sculpture et peinture – et inclassable. Toutefois, des thèmes récurrents, traités avec humour, jalonnent son œuvre : les contradictions de notre époque, la transformation du paysage urbain, une réflexion sur le chaos du monde. 

Créateur prolifique reconnu internationalement, le travail de Liu Wei a fait l’objet d’expositions solo au Samsung Museum of Art (Seoul, 2016), à UCCA (Pékin, 2015), au Museum Boijmans Van Beuningen (Rotterdam, 2014) et au Minsheng Art Museum (Shanghai, 2011). Il a également participé à la 13e Biennale de Lyon en 2015, et à plusieurs expositions collectives sur l’art contemporain chinois, dont What about the Art? Contemporary Art from China au Qatar Museum de Doha en 2016 et Bentu à la Fondation Louis Vuitton Paris la même année. 

Doors lui a rendu visite dans son atelier à Pékin.

L'artiste Liu Wei dans son atelier (© Doors)

L'artiste Liu Wei dans son atelier (© Doors)

Pouvez-vous nous parler de votre travail le plus récent ? Y avez-vous découvert de nouvelles directions ?

Je suis toujours en train de préparer une exposition, cette année ou l’année prochaine. C’est compliqué pour moi car je désire le changement, explorer quelque chose de nouveau, mais je n’ai pas encore trouvé… Ma vie et mon environnement ont tellement changé ces derniers temps. Mon travail est une réflexion sur la réalité, j’emprunte ou j’ajoute à la vraie vie. Nous ne nous contentons pas de regarder le passé, nous nous projetons aussi dans le futur et nous y réfléchissons. Donc j’ai besoin de sentir quelque chose de nouveau. Je ne veux pas dire par là que personne ne doit jamais l’avoir senti avant moi, mais plutôt une intuition en réaction à la réalité ici et maintenant. Pour moi, la question c’est : une fois que j’ai eu cette intuition de la réalité, comment la représenter ? Je ne veux pas dire : est-ce que ce sera une sculpture, une installation, une image, une œuvre d’art contemporain ? Pour moi tout ça ne veut rien dire. Ce à quoi je dois réfléchir, c’est comment vraiment représenter cette intuition de la réalité. Donc là en ce moment je ne sais pas quoi faire. 

Pékin traverse une période de changements radicaux. Suite au nouveau plan d’aménagement de la ville, l’atelier où vous travailliez a été détruit et vous avez du déménager. Certaines de vos œuvres passées dépeignent des paysages urbains massifs, est-ce que le désordre et le chaos qui accompagnent les restructurations actuelles à Pékin sont pour vous une source d’inspiration ?

Ce n’est pas une source d’inspiration, c’est juste ce que nous vivons. C’est un problème qu’il faut penser, et envisager non pas simplement du point de vue du paysage, mais aussi du point de vue du pouvoir, du système, de ses mécanismes.

Ce qui m’intéresse, c’est moins l’apparence de la ville que ce qui est caché derrière, ce qui a mené à ces changements.
— Liu Wei

Oui, c’est vrai, je m’intéresse beaucoup à l’urbain. Mais ce qui m’intéresse, c’est moins l’apparence de la ville que ce qui est caché derrière, ce qui a mené à ces changements. Ce n’est pas le paysage ou l’architecture, mais cela s’étend à tout ce qui fait ville, y compris les changements qui nous entourent. Avant les abords de la ville étaient peuplés d’ouvriers migrants, de gens venus d’ailleurs, de tous les horizons. Les quartiers où ils habitaient ont été transformées en « zones vertes », comme le bureau d’un ordinateur, vert et infini. C’est un phénomène qui nécessite réflexion.

It looks like a landscape painting , 2004 (image courtesy M+ Sigg Collection). Présentée à la biennale de Shanghai, inspirée de la peinture traditionnelle  shanshui  (montagne et eau), cette œuvre y fait scandale.

It looks like a landscape painting, 2004 (image courtesy M+ Sigg Collection). Présentée à la biennale de Shanghai, inspirée de la peinture traditionnelle shanshui (montagne et eau), cette œuvre y fait scandale.

Beaucoup de vos œuvres sont empreintes d’ironie et de provocation. Est-ce un effet voulu ou simplement le reflet de votre caractère ?

Une œuvre d’art doit être provocante. On ne peut pas croire en ses propres œuvres. Une œuvre d’art n’est pas destinée à obtenir l’acquiescement de tous, mais à créer le doute, à rendre les gens sceptiques, y compris soi-même.

Au sujet de votre travail, on parle beaucoup du fait que vous ne participez pas à la production d’une œuvre du début à la fin. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que c’est ma manière de protester contre une certaine forme de consommation et d’attente vis-à-vis des artistes. Beaucoup souhaitent voir la main de l’artiste dans l’œuvre pour comprendre qu’il l’a créée. Mais c’est une idée contre laquelle je veux résister. 

Quels artistes vous touchent particulièrement ?

Il y en a tellement… L’artiste moderne russe Malevich en fait partie. Quand j’étais plus jeune, j’aimais également beaucoup Théodore Géricault.

Qu’est-ce qui de façon générale stimule votre créativité ? Etes-vous influencé par la musique, le design, la mode, l’architecture, le cinéma ? 

Je n’ai pas de passion particulière. J'aime le cinéma, et j’adore les films de Pasolini et Fassbinder. Le design et l’architecture m’intéressent aussi beaucoup. 

Liu Wei est représenté par les galeries Long March Space (Pékin), Lehmann Maupin (New York, Seoul, Hong Kong) et White Cube (Londres & Hong Kong).

Lire notre interview de Bao Yifeng, co-fondateur des foires JingArt et Art021