Feng Li : "Chacune de mes photos est une histoire en soi"

Doors a interviewé le lauréat du prix découverte du festival Jimei x Arles 2017, qui exposera aux Rencontres d'Arles l'été prochain. Né à Chengdu (Sichuan) en 1971, diplômé de médecine chinoise, Feng Li pratique la photographie à la fois en tant que fonctionnaire du département de propagande de la province du Sichuan, et en tant qu'artiste. A l'opposé de l'imagerie officielle qu'il produit dans le cadre de ses fonctions, son travail personnel se nourrit de la réalité et des rencontres que lui offrent les rues de Chengdu et ses pérégrinations quotidiennes dans la société chinoise contemporaine. Depuis 2005, le photographe nourrit rigoureusement une série unique, répondant à quelques contraintes formelles simples (format vertical, utilisation du flash) : White Night.

Lauréat de plusieurs prix photographiques dans son pays (festivals de Jinan et Lianzhou en 2012), Feng Li a participé à plusieurs expositions en Chine : White Night, exposition solo au Nanjing Art Institute (2016), Snack au Shanghai Museum of Contemporary Art, Our Future au Beijing Red Brick Art Museum, Beijing Photo Biennial (2015), Chongqing Changjiang International Photography and Video Biennale (2015), Ten Years of Contemporary Photography in China (2015).

L'exposition de Feng Li aux Rencontres d'Arles 2018 sera sa première exposition solo internationale.

 

Qu’est-ce que le fait d’avoir gagné le prix découverte du festival Jimei x Arles a changé dans ta vie ?

Avoir gagné le prix n’a rien changé dans ma vie ni dans mon travail artistique. Je continue à tracer mon chemin. La seule différence, c’est que je peux montrer mes photos à un public plus large, notamment grâce à mon exposition aux Rencontres d’Arles l'été prochain. Beaucoup de monde va venir voir mon exposition, et ça c’est génial ! J’ai hâte d'aller à Arles cette année.

Tu es fonctionnaire, employé comme photographe par le département de la propagande de la province du Sichuan. Y a-t-il un conflit entre ton travail photographique en tant que fonctionnaire et en tant qu’artiste ?

Mon travail photographique en tant que fonctionnaire et en tant qu'artiste n’ont rien à voir, il n’existe aucune influence ni interférence entre ces deux pratiques. Mon travail artistique peut survenir n’importe où et n’importe quand. Je n'ai pas besoin de bien séparer les deux. Dans l'exercice de mes fonctions, je peux créer, il m'arrive très souvent de faire mes propres photos. C’est simplement la méthode qui diffère : les photos que je prends pour le travail répondent à quelques conventions en termes de composition et de lumière, tandis que pour mes propres photos la création est beaucoup plus libre.

Dans ta série "White Night", tu shootes toujours au flash et à la verticale : pourquoi ?

C’est vrai que mes photos horizontales sont de plus en plus rares, peut-être à cause du fait que la plupart du temps je photographie des gens debout... Photographier à la verticale permet de les avoir en pied, et de me rapprocher du sujet que je photographie. Ca a été un choix très naturel. Pourquoi j’utilise le flash ? Au départ c’était une nécessité technique, parce que l’éclairage dans la rue était contraint. En utilisant le flash, j’entrais directement dans l’ambiance que je voulais, sans interférence. Je ne pensais pas qu’au final les photos auraient ce côté théâtral, on dirait un éclairage de plateau. Certains disent aussi que c’est lié à ma formation en médecine, que l’on dirait une lumière d’hôpital. Mais moi je n’ai jamais réfléchi au pourquoi du comment, c’est juste une habitude que j’ai prise pour m’exprimer.

Est-ce que tu as en tête une nouvelle série, après "White Night" ?

L’idée de série n’a aucune importance pour moi. Chacune de mes photos est indépendante, chacune raconte sa propre histoire. J'adopte un regard indépendant pour chacune de mes images, donc pour moi chaque photo est une nouvelle œuvre, je me soucie peu de son appartenance à une série.

Ce que l’on voit est inimaginable, et pourtant ça se déroule bien devant nos yeux.

Pourquoi es-tu passé du noir et blanc à la couleur ?

Au début je photographiais en noir et blanc, parce qu’à l’époque je considérais que la Photographie avec un grand P devait être en noir et blanc, comme chez Weegee et les grands maîtres de la photographie. Mais je me suis rendu compte qu’avec le noir et blanc je perdais beaucoup d’informations, ou que ça faisait « trop » photographie, alors que ce que je voulais c’était informer, tout en ayant une expression plus picturale et plus contemporaine. Donc j’ai choisi la couleur. Par ailleurs, la photographie en couleur a un pouvoir d’évocation  très fort, le spectateur a l’impression d’être lui-même sur place, alors qu’avec le noir et blanc on n’obtient pas le même effet de réalisme. Et ça, c’était aussi quelque chose auquel je tenais beaucoup, le sentiment que je voulais transmettre : ce que l’on voit est inimaginable, et pourtant ça se déroule bien devant nos yeux.

Très récemment, tu t'es mis à la photo de mode, en répondant à des commandes de magazines anglais, peux-tu nous parler de cette expérience ?

J’ai adoré cette expérience ! J'ai du photographier 40 silhouettes, 20 modèles, une vingtaine de marques internationales. En deux jours, j’ai fait beaucoup de photos. Au début je pensais que je n’arriverais jamais à bout de ce travail, et j’ai finalement réussi. De plus mon travail de création a été totalement libre, je n’étais redevable à aucune marque ou aucun système commercial, et je me suis contenté de suivre ma propre imagination. Bien qu’il s’agisse d’un exercice qui répond à quelques règles, j’ai pu garder mon propre style, et j’en étais très content. Les magazines de mode trouvent que mon travail est assez fashion, et c'est vrai que quand je regarde mes photos de ces deux dernières années, le look des gens n’y est pas du tout glauque ou moche, c’est souvent assez fashion et contemporain. J’ai adoré ce défi.

Est-ce que tu as envisagé de démissionner de tes fonctions de photographe officiel et de te consacrer entièrement à ton travail artistique ?

Je me suis posé la question. Mon environnement professionnel est très tranquille, l’unité de travail dont je dépends ne me met aucune pression. Ce qui me tient le plus à cœur, c’est de pouvoir sortir, aller à des événements, être en contact avec ce qui se passe dans la société d’aujourd’hui. Si mon travail empêchait ma création, je démissionnerais sans hésitation. Mon travail artistique est le plus important.

Chez toi, il y a quatre chats, un cochon, un perroquet, et deux humains : est-ce que tu te sens plus proche des animaux que des hommes ? Est-ce que cette relation à l’animal influence ta relation aux sujets que tu photographies ?

Je respecte profondément les animaux et la nature, je pense qu’ils sont les meilleurs amis des hommes, et que par comparaison les relations entre les hommes sont très délicates. Quand je regarde les nouvelles, que je constate les choses terribles que peuvent faire les hommes pour défendre leurs propres intérêts, la souffrance qu’ils peuvent s’infliger les uns aux autres, celle qu’ils peuvent infliger aux animaux... je trouve ça insupportable. Les animaux qui vivent chez moi, je ne considère pas du tout qu’ils sont mes animaux domestiques, mais plutôt que je suis leur animal domestique. Ils me gâtent beaucoup, j’apprécie vraiment les moments que l’on passe ensemble.

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Feng Li, "White Night" (184 p.), publié chez Jiazazhi

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